Le journal du dimanche 19 11 2006

Publié le par Collectif contre la statue de JP2 à Ploermel

Le Journal du Dimanche 19 novembre 2006

 

Ploërmel :

Le maire veut imposer un bronze monumental à l'effigie de Jean-Paul II

 

La statue de la discorde

Ploërmel Envoyée spéciale

 

Ils étaient 500 hier après-midi à défiler dans les rues de Ploërmel (Morbihan). Sous haute surveillance: celle des gendarmes, appelés en nombre dans cette petite ville située au centre de la Bretagne, entre Rennes et Vannes ; celle des habitants venus scruter ceux qui osent défier le maire en s'opposant à son pro­jet d'installer, au cœur de la cité, sur une place publique, une monumentale statue en bronze de Jean-Paul II, financée en partie par la commune.

« Il paraît qu'il y a là notre pharmacien. C'est sûr, cela va causer du tort aux commerçants qui ont défilé », lâche une vieille dame en observant d'un air dégoûté les manifestants qui scandent: « Loi méprisée, impôts crucifiés ». De l'autre côté de la rue, une autre dame proteste : « J'ai beau être croyante, je trouve cette statue ridicule. Mais je n'ai pas souhaité manifester. » Dans le cortège, Julien, un Ploërmelais, chuchote : « Beaucoup n'ont pas osé venir par peur des conséquences. Il a beaucoup de pouvoir. Si jamais un de leurs enfants cherche un stage, il pourra s'y opposer. »

« Il », c'est Paul Anselin, 75 ans dont 29 passés à la tête de l'exécutif municipal de cette bourgade de 10.000 habitants. Le maire est connu pour avoir installé une soixantaine de caméras de surveillance dans sa paisible ville, et beaucoup fustigent sa « mégalomanie ». « Depuis le temps qu'il est là, il a donné du travail à des tas de gens, goudronné le trottoir devant chez les commerçants. Peu osent le contester par peur des représailles », soupire Michel Brochard, quinquagénaire à l'épaisse barbe grise, propriétaire de la librairie Edit et Moi. Il défile, en ce froid et gris samedi, pour la défense de la laïcité : « Ce projet est contraire à la loi de 1905 relative à la séparation de l'Eglise et de l'Etat puisqu'il est en partie financé par des fonds publics. » Marylène Guillaume, institutrice, soupire: « Bien sûr, on ne peut pas nier nos racines très catholiques, mais la laïcité est un mot qui a perdu de sa valeur ici. » Elle fait, notamment, référence à ce crucifix qui orne la salle du conseil municipal de Ploërmel.

Dans son bureau où, en bonne place, trône la prière du « para », souvenir de ses années d'Algérie quand il côtoyait un certain Jacques Chirac - qui, se plaît-il à raconter, lui sauva même la vie un jour de janvier 1954 -, Paul Anselin se gausse : «Il n'y a pas grand monde de Ploërmel dans ces osants. » L'élu rentre d'un voyage à Moscou où il a pu admirer le colosse de bronze, lourd de 10 tonnes et haut de 9,30 mètres, qui arrivera à la fin du mois par camion. Une oeuvre de l'extravagant sculpteur russe d'origine géorgienne Zurab Tsereteli. Un artiste proche de Poutine, plus connu pour la taille de ses réalisations - il est l'auteur, entre autres, d'une statue de Pierre le Grand, haute de 94 mètres, érigée dans le centre de Moscou - que pour la finesse de leur rendu, digne des pires heures de l'art soviétique.

Paul Anselin a rencontré celui qui allait devenir son « ami Zurab » lors d'un voyage à Moscou. « Il m'a proposé une statue de qui je voulais. J'ai réfléchi, j'ai pensé à Jean-Paul II qui est venu en pèlerinage dans la région [à Sainte-Anne-d' Auray, troisième leu de pèlerinage de France par la fréquentation] il y a dix ans. Je voulais rendre un hommage à ce géant du XXe siècle. »

Certains des opposants du maire s'interrogent sur les raisons d'un tel don. II faut dire que Paul Anselin jouit d'une réputation particulièrement sulfureuse. Cet ancien officier formé à Saint­-Cyr mène de front une double carrière d'élu et d'homme d'affaires international. Il est aujourd'hui à la tête de la société Paul-Anselin Associés Consultant (PAAC), qui joue le rôle d'intermédiaire sur des marchés internationaux grâce à l'épais carnet d'adresses du dirigeant.

Une fois la statue acceptée, le maire a cherché où l'installer. II a d'abord pensé aux frères de La Mennais, des religieux enseignants. Leur communauté possède un beau jardin à deux pas de la mairie. Le pape polonais y aurait eu toute sa place. Mais les frères ont refusé. « En réalité, ils se font âgés. Ils ont craint d'être envahis par les curieux », estime Pierre Joubaud, le curé de Ploërmel, que l'idée de Paul Anselin emplit d'aise: « Cette statue n'est pas érigée à l'initiative de la paroisse. Mais je trouve ça très bien. » Elle sera installée sur la - bien nommée - place Jean-Paul II.

Le maire a fait voter par son conseil municipal un budget prévisionnel de 38.000 €. 8.000 pour le socle, 30.000 pour les frais liés à l'inauguration prévue le 9 décembre prochain, jour anniversaire de la promulgation de la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat. II ne fait d'ailleurs pas de doute, aux yeux des opposants, que le choix de cette date est une provocation supplémentaire. Paul Anselin a invité Bernadette Chirac et Nicolas Sarkozy ainsi que l'opposition municipale, mais attention, a-t-il précisé devant les élus: « Accoutumance à la vodka et au cognac requis. » Le collectif contre l'installation de la statue a déposé un recours auprès du tribunal administratif, qui ne s'est pas encore prononcé. Une pétition a déjà recueilli 1.600 signatures niais Paul Anselin s'en moque. Et rêve déjà de piquer des visiteurs à sa voisine Auray.

Pour ses détracteurs, son choix est purement électoraliste. « Il est catholique par opportunisme, il sait bien qu'ici les gens sont pieux, voire bigots, et qu'à cause de cette statue, ils revoteront pour lui », assure l'un d'eux. Anselin soutient au contraire qu'il « a déjà baisé la main du pape », explique qu'il espère « la béatification de Jean-Paul II » et dit vouloir « des chants en latin » pour son enterrement. Les pourfendeurs de la politique monumentale du maire ne sont pas au bout de leurs peines. Son «ami Zurab » doit aussi offrir à Paul Anselin une réplique de la statue moscovite de Charles de Gaulle et un obélisque démesuré. Il ne lui déplairait d'ailleurs pas de se voir lui aussi immortalisé de la sorte, même s'il se dit prêt à se contenter d'une modeste « plaque de rue ».

SOAZIG QUEMENER

Publié dans Articles de presse

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